La Banquise
L'horreur est humaine
troploin
 

 

L 'horreur concentrationnaire et son mythe

Robert Faurisson en était encore à publier ses considérations sur Arthur Rimbaud et la masturbation (montrant d'ailleurs à quel point il était déjà affecté d'une manière de myopie de la littéralité), que la mythologie moderne des camps de concentration nazi commençait à s'imposer à moi.

Il faut être un imbécile pour penser qu'un mythe est un mensonge. Et il faut avoir une conception singulièrement policière de l'histoire pour s'imaginer de surcroît qu'un mensonge est toujours le fruit d'une manière de conspiration, manigancé pour servir les intérêts de tel ou tel groupe social ou géographique dans sa lutte avec les autres. Ainsi, loin de moi l'idée de nier l'existence de gens qui, se croyant juifs, le sont, plus loin de moi encore l'idée nier leur dénier le droit de se croire, et donc d'être et de se proclamer juifs. Mais cela ne m'empêche nullement d'affirmer que l'identité raciale qui existerait entre un citoyen juif de Tunisie et un citoyen juif d'URSS relève de la mythologie, constitue à proprement parler un mythe. En dehors des attardés qui feraient bien de remettre à l'heure l'horloge de leur pauvre club, tout le monde sait ou devrait savoir aujourd'hui que c'est l'existence même des "races" humaines qui relève du mythe. Il est d'ailleurs permis d'appeler de ses voeux les deux ou trois bouleversements et brassages qui suffiraient à annuler les quelques caractères secondaires qui prêtent encore un semblant de vraisemblance autre que culturelle à ce mythe préhistorique.

Dans Nuit et Brouillard, Alain Resnais, utilisant des documents réalisés par les Américains après la libération des camps, montre des monceaux de cadavres remués au bulldozer. Pour l'adolescent occidental moderne, ü est pratiquement impossible de ne pas être saisi d'horreur devant de telles images. Était-ce pour me défendre contre cette horreur que j'éprouvai aussitôt le besoin de prendre un peu de recul ? Première objection : en remuant avec de gros engins à chenilles la terre du cimetière de Bagneux, on obtiendrait des images à peu près aussi horribles. Que prouveraient-elles? Deuxième objection : Philippe Ariès a donné une description saisissante du grand cimetière des Innocents au Moyen - Age. Il était fréquent d'en voir remuer la terre, sous l'effet de la fermentation des cadavres et ces derniers "ressortaient" souvent d'eux - mêmes. On voyait surgir de terre des membres, des têtes, etc. Au beau milieu de cette "horreur" (pour un esprit moderne) les enfants jouaient, les prostituées proposaient leurs charmes, les amoureux se donnaient des rendez-vous galants, les colporteurs criaient leur marchandise. Tous ces gens auraient-ils trouvé aussi horribles que moi les images d'Alain Resnais ? J'étais loin de me douter alors que ces quelques réflexes défensifs contre le bourrage de crâne étaient en fait les premiers symptômes de l'antisémitisme !

Car, sans le savoir, je me rendais coupable du crime des crimes : je relativisais l'horreur concentrationnaire, je banalisais le nazisme. Qu'est-ce que comprendre - ou tenter de comprendre - sinon analyser, relativiser, banaliser ? Et qu'est-ce qu'un événement qu'il est interdit de comprendre, mais qu'il faut accepter massivement, par un acte de foi - credo quia absurdum ? - C'est un mythe. Critiquer un mythe, ce n'est pas le dénoncer comme mensonge et rétablir une bien hypothétique vérité des faits. C'est bien plutôt chercher à voir comment à fonctionne et ce à quoi il sert. La mythologie concentrationnaire fait partie du mythe plus vaste, qu'elle sert en bonne partie à fonder, de l'horreur absolue qu'aurait représentée le nazisme. Tous ceux à qui il est arrivé de ruer dans les brancards se sont un jour ou l'autre vu objecter le spectre du totalitarisme. Pour nous faire avaler la bonne sousoupe démocratique, on a recours à la menace du croquemitaine nazi. Pour supporter la morne horreur de son existence quotidienne, l'Européen moyen est sans cesse invité à contempler fantasmatiquement deux horreurs mythiques : dans le passé le double monstre fasciste et nazi, dans l'avenir, la menace d'une guerre nucléaire.

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Certes, ce qui maintient la cohésion des sociétés de classe à régime démocratique, c'est d'abord l'économie : les rapports marchands acceptés comme allant de soi. Mais c'est aussi une idéologie : celle des droits de l'homme. Pour l'immense majorité des hommes, qui ne sont ni idéologues ni dirigeants, le contenu concret de ces droits est nettement limité, encore qu'appréciable. Si l'on a la chance de ne pas appartenir à l'une des catégories d'exclus que sécrètent ces sociétés, l'arbitraire policier s'exerce seulement à l'intérieur de certaines limites. La liberté d'expression d'un prolétaire, d'un intellectuel patenté et d'un patron de presse n'est pas précisément la même, mais le prolétaire peut toujours choisir un parti pour parler "en son nom". Le sentiment désabusé que tous les dirigeants s ' e valent est désormais assez répandu. Mais même à supposer qu'il ait perdu toute illusion quant à l'honnêteté des médias et des hommes politiques, toute confiance dans la politique et la justice, le citoyen ne remet pas en cause la nécessité de leur existence car l'État démocratique, son spectacle politique et son service d'ordre policier, demeurent à ses yeux l'unique garantie contre le surgissement d'une barbarie face -à laquelle il n'est plus question de raisonner parce qu'on ne peut plus qu'éprouver un sentiment : l'horreur.

Cette barbarie peut prendre l'aspect d'une société : le totalitarisme, d'une institution : les camps de concentration, d'un individu : le nazi (et aujourd'hui, le terroriste, voire l'assassin d'enfant). Cette horreur de l'enfer et des monstres est au coeur de l'idéologie démocratique. Bien relatif dans la vie courante, les droits de l'homme deviennent une valeur absolue face au mal absolu contre lequel ils constitueraient le seul rempart, la seule garantie.
Quand l'économie fonctionne sans trop d'à-coup, la désaffection à l'égard du politique n'a guère d'importance. C'est quand elle entre en crise que les représentations horrifiques qui fondent la légitimité démocratique sont réactivées. Trop manifestement incapables de maîtriser l'économie, les hommes politiques vont chercher là un moyen de recréer un consensus, de retrouver une légitimation de leur pouvoir. La lutte antiterroriste est ainsi le seul domaine dans lequel les Italiens font encore confiance à leur État. Faut-il rappeler que Hitler est parvenu démocratiquement au pouvoir ? Que c'est la chambre du Front Populaire qui a voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain ? Faut-il rappeler que le gouvernement légal de la France, appelait terroristes bon nombre de ceux qui légitiment aujourd'hui leur présence à la tête des affaires par leur passé de résistants ?

La mythologie horrifique a pour principale fonction d'aveugler sur l'unité fondamentale du monde moderne.
La mythologie concentrationnaire issue de la Deuxième Guerre mondiale n'est qu'une partie de cet ensemble de représentations d'une barbarie épouvantable contre laquelle la démocratie serait le seul recours. Cette unité sur laquelle la contemplation horrifiée d'une horreur particulière, soigneusement sélectionnée et isolée de tout contexte qui permettrait de la comprendre, devrait nous aveugler, il faut comprendre qu'elle est littérale. Il ne s'agit ni d'un paradoxe, ni d'une exagération, ni d'une provocation. Unité dans le temps : les démocraties n'ont jamais hésité, et donne tous les jours de nouvelles preuves du fait qu'elles n'hésitent jamais, à recourir à l'ensemble des moyens et méthodes dénoncé comme constituant l'horreur spécifique et inégalable de la barbarie totalitaire. Pendant la guerre d'Algérie la France démocratique a déplacé des populations, les a concentrées dans des camps, a pratiqué- systématiquement la torture. Un certain F. Mitterrand était ministre de la Justice quand les tribunaux civils ont été déchargés des affaires concernant les "rebelles" algériens au profit de la "justice" militaire qu'un certain Mitterrand François fait aujourd'hui supprimer par son garde des sceaux. En métropole, sous l'oeil bienveillant de la population, la France démocratique a instauré un couvre-feu pour les Algériens dans toutes les grandes villes (et s'ils n'avaient pas été aisément reconnaissables, il aurait bien fallu se résigner à leur faire arborer un signe distinctif ... ) Enfin, le 17 octobre 196 1, là police municipale, toujours sous l'oeil de-la population, quand ce ne fut pas avec sa participation active, a massacré plusieurs centaines de ratons sans que l'ordre démocratique en soit troublé.

De Sacco et Vanzetti aux époux Rosenberg, du McCarthysme à la guerre du Vietnam, on sait comment fonctionne la démocratie américaine. Les Irlandais savent à quoi s'en tenir sur la démocratie britannique, très appréciée aussi de ses citoyens antillais, indiens et pakistanais. Baader et Meinhof se sont opportunément "suicidés" avant d'avoir pu nous révéler tout le bien qu'ils pensaient de la démocratie ouest-allemande. Et laissons à Jacques Nobécourt, spécialiste du comique involontaire, le soin de dire ce qu'il faut penser de la démocratie italienne : "L'Italie est demeurée un État démocratique, un État assez réel pour n'emprunter à la dictature aucun des moyens répressifs extrêmes. Indiscutables, les mesures de police exceptionnelles n'ont en rien dépassé ce qu'édictaient des pays voisins." (Le Monde, 13 oct. 82). Marqués d'une croix à la peinture blanche, ou d'un tampon sur l'avant-bras avant d'être dirigés sur des camps de concentration, les Palestiniens ont dû se poser quelques questions. Pourtant, quand Sharon détourna pudiquement les yeux afin de permettre le massacre de Sabra et de, Chatyla, le premier soin de Lionel Jospin fut de déclarer : "Il faut faire confiance à la démocratie israélienne. "

Mais cette unité dans le temps, cette capacité de la démocratie à se muer en totalitarisme féroce à la moindre menace, ne sont rien à côté de l'unité dans l'espace. Le monde moderne est un. La démocratie est un luxe (bien relatif) de riches. Et il n'y aurait pas de riches, peu nombreux, s'il n'y avait des pauvres innombrables. C'est au Guatemala et au Chili qu'il faut juger la démocratie américaine. C'est en Amérique latine (Cf., La Guerre sociale, n - 5, p. 40) et en -Afrique du' Sud qu'il faut voir à l'oeuvre les tortionnaires - instructeurs israéliens. Et pour pénétrer au coeur de cette unité du monde dans l'horreur, qu'on se dise seulement que la mafia vend à prix d'or, aux États-Unis, pour certains circuits de films pornographiques, des prises de vue réalisées pendant des séances de torture en Amérique dd Sud ! On veut de l'horreur démocratique ? Les médecins nazi sadiques expérimentaient sur des cobayes humains. Sait-on que cette pratique est institutionnalisée dans les prisons américaines ? Oui, mais sur des détenus volontaires pour essayer les médicaments et drogues nouvelles, répond le démocrate. A quoi un autre démocrate convaincu, directeur de prison, Thomas Murton, répond : "Comme si en prison on pouvait être volontaire pour quoi que ce soit. Vous refusez un médicament ? Vous n'avez plus de viande aux repas, les visites sont limitées, les heures de sport réduites, etc... En prison, tout ce qui n'est pas interdit est obligatoire, c'est le seul règlement qui est partout appliqué." (Libération, 14 janv. 81). Tandis qu'une "internationale terroriste" assoiffée de sang multiplie les attentats 'horribles, qui font quelques dizaines de morts par an pour saper la démocratie, cette dernière préside, en Amérique latine, par l'intermédiaire de firmes qui réalisent des bénéfices de 10 000 %, à la commercialisation de cinq millions de litres' de plasma sanguin chaque année. Le transfert de valeur des pays pauvres vers les riches métropoles devient littéralement une transfusion.

Et ceux-là même qui croient lutter contre l'escroquerie démocratique font souvent la preuve qu'ils en sont les
premières victimes. Dans le langage d'aujourd'hui, fascisme et nazisme sont devenus des mots fétiches. Le discours universellement répandu sur le fascisme et le nazisme n'est pas une théorie socio-historique, c'est une dénonciation, un rituel de conjuration. Le gauchisme a été à l'avant-garde de la prolifération récente du discours
antifasciste, à partir d'un ensemble d'images (on n'ose écrire : d'idées) qu'incarne le slogan ambigu de mai 68:
CRS-SS. Brusquement, la présence visible des sbires de l'État démocratique se révélait aussi essentiellement insupportable que celle des prétoriens de l'État totalitaire - c'était l'un des sens du slogan pour ceux qui le criaient.
Mais qu'on ait eu besoin de l'imagerie nazi, de son pathos a - critique, pour affirmer cette vérité d'évidence que tout État est totalitaire, voilà qui montre les limites d'un moment où les hommes n'eurent guère de pouvoir que sur les mots. Et certes, on ne s'est pas privé depuis de faire remarquer le caractère abusif de cette équation. La vision des CRS était aussi hideuse que celle des SS, mais ceux qui criaient ne sauraient se prévaloir d'une répression comparable à celle qui s'exerça contre les Juifs. On oublie de dire que, si les soixante-huitards n'ont pas eu à subir de répression importante, c'est qu'ils n'ont rien fait. (Lorsqu'on songe à la semaine sanglante qui termina la Commune, ou au déchaînement des flics contre les manifestants d'octobre 61 qu'on leur présentait comme des sous-hommes dangereux, on n'a aucun mai à imaginer ce que serait la répression d'un mouvement social qui aurait commencé d'appliquer le programme ébauché par les éléments les plus radicaux de mai 68 s'il était vaincu. C'est alors qu'on pourrait vérifier que les CRS - et bien d'autres - peuvent n'avoir rien à envier aux SS. A moins que la bombe à neutron, qui est censée ne détruire aucun capital, à l'exception du "plus précieux" ne trouve là à manifester son utilité bien particulière.)

Le discours à la fois massif et insidieux, omniprésent, de l'idéologie dominante, s'emploie donc avec succès à anesthésier toute révolte contre l'horreur quotidienne en l'occultant par une référence éternelle et magique à l'horreur plus horrible que serait la fin de la démocratie, symbolisée une fois pour toutes par l'enfer nazi. Pour critiquer cette imagerie horrifique, il convient de s'appuyer sur une contradiction entre le discours dominant et l'imaginaire dans lequel il s'enracine. Car, si l'idéologie s'emploie à représenter le nazisme et ses camps comme une horreur exceptionnelle dans l'histoire de l'humanité, un enfer surgi sur terre, l'imaginaire contemporain ne peut saisir cette horreur passée - et, de fait, la recréer qu'à partir de l'horreur présente. Si cette projection est possible, si l'horreur passée n'est que la projection de l'horreur présente sur l'écran du passé, c'est évidemment qu'elles ne sont qu'une seule et même horreur, fruit de la même matrice.

L'imagerie des camps, la mythologie du nazisme se nourrissent d'angoisses très anciennes et très modernes : horreur de la dépossession, du déracinement, de la déshumanisation, peur de la pénurie, de la folie, de la mort, de la démarchandisation - du communisme. Peur de la peur.

Le discours anti-nazi - et les pendaisons symboliques de Nuremberg font partie intégrante de ce discours, fondant en droit l'opération d'exorcisme par lequel les dirigeants vainqueurs se sont déchargés sur quelques vaincus de l'ensemble des responsabilités horrifiques qui leur incombaient au même titre (ce sont évidemment Churchill, Roosevelt, Staline et consorts que les dirigés du monde entier auraient souhaité voir se balancer au bout d'une corde à côté de Kaltenbrunner et Ribbentrop) - a été jusqu'à aujourd'hui le principal discours sur la barbarie antidémocratique, le principe unificateur chargé de résorber l'inquiétude moderne. Sur la mythologie nazi s'est bâti le discours de toutes nos angoisses.

Quand les idéologues parlent d'urbanisme concentrationnaire, ils ont recours à un rituel de dénonciation, de malédiction, semblable à celui qui consiste à crier au "fascisme" devant tout abus d'autorité. Il se trouve qu'en mettant ainsi l'accent sur des ressemblances formelles, on évite de voir l'identité réelle des processus sociaux qui ont abouti dans le passé à la concentration en camps, dans le présent à un urbanisme de ghetto. Quand ils contemplent, fascinés, une image centrée sur le sadisme des bourreaux et l'amoncellement des cadavres, les hommes d'aujourd'hui éprouvent une horreur qu'ils croient suscitées par un objet radicalement étranger. En réalité, cette mise en spectacle des camps évite au spectateur de saisir ce qui donne au passé son poids de terreur toute actuelle. Car les hommes d'aujourd'hui préfèrent oublier une terreur née avec l'État et amplifiée avec le développement capitaliste. Ils préfèrent oublier qu'ils viennent de reconnaître dans les camps une horreur familière.

C'est l'horreur que suscitent toutes les concentrations, tous les grands rassemblements d'hommes privés de pouvoir sur leur vie. Elle est née avec l'État moderne et la création de l'hôpital général et des workhouses. Elle a pris toute son ampleur avec la révolution industrielle et la déportation de millions d'hommes de la campagne vers les usines. C'est l'horreur de la caserne, de la prison, des hôpitaux et des asiles modernes.

Que l'État planifie la déportation des populations ou se contente de la sanctionner, qu'elle soit l'aboutissement d'une logique idéologique, d'un processus économique ou d'un fait de guerre, elle suscite toujours la même horreur, celle du déracinement et de la dépossession de l'être communautaire. Le Juif déporté par les nazi et le prolétaire déraciné par l'accumulation primitive ont en commun d'éprouver dans leur chair le déchirement des liens affectifs et sociaux, là perte des rôles, qui' donnaient à leur vie son contenu. Qu'elle soit l'effet d'une volonté mauvaise ou le résultat d'une froide rationalité économique, la destruction du tissu social est l'horreur qui contient toutes les autres : extermination massive des Indiens et des Juifs, exploitation esclavagiste des noirs aux États-Unis, extrême limitation de l'espérance de vie des déportés comme des prolétaires du XIXème siècle en Occident et du XXème dans le Tiers-monde.

Parqué à la périphérie des métropoles (en Europe) ou à l'intérieur même des ghettos urbains (aux États-Unis), le prolétaire occidental éprouve aujourd'hui dans tous les aspects de sa vie ce que signifie l'assignation à un espace structuré et contrôlé par des forces qui lui échappent. Quand il ne se révolte pas, il refoule la mémoire de la déportation de sa classe (et ce refoulement peut aller jusqu'à prendre la forme luxueuse de la nostalgie campagnarde). Mais que sa révolte en vienne à remettre en cause la concentration de sa classe en clapiers et l'on vérifiera dans la pratique ce que nous affirmons : c'est Sarcelles qui permet de comprendre les camps et non l'inverse.

Le camp nazi figure l'enfer d'un monde dont le paradis est le supermarché. Nous vivons dans une société qui a fait de l'assurance de ne pas crever de faim et du maximum de contrôle social les objets d'une même quête forcenée. Elle est donc hantée par la terreur du manque. Dans le camp règnent la pénurie, l'arbitraire, l'insécurité absolue, la lutte à mort pour . la conservation de quelques épluchures - un état d'angoisse permanent. Dans le supermarché c'est l'abondance, la liberté de choisir qui se présente immédiatement comme illimitée, la confiance (en - deça des caisses, le vol n'existe pas), l'euphorie consommatoire. D'un côté, les barbelés qu'on ne peut franchir, de l'autre, une seule obligation : l'arrêt aux caisses enregistreuses qui tire brièvement de l'hébétude pour rappeler aux nécessités du salariat. Au camp, on est enfermé à vie, tandis qu'au supermarché, on est simplement dans une de ces zones contrôlées par une logique sur laquelle on n'a aucun pouvoir et qui occupent désormais tout l'espace de la vie. Que les progrès de l'informatisation suppriment toute circulation monétaire réelle et l'on aura réduit au strict minimum le désagrément du passage d'un cercle d'enfermement à un autre. On se sera rapproché de cette utopie capitaliste : un monde dans lequel l'homme ne sortirait plus jamais de l'hypnose du consommateur de supermarché - ce qui rendrait définitivement caduque toute mythologie horrifique. Il cesserait enfin d'être nécessaire de faire croire - et de croire - que l'horreur de se heurter au pouvoir de l'argent qu'on n'a pas est moins horrible que l'horreur de se heurter au pouvoir d'un chef de block.
Mais derrière la peur du manque et de l'insécurité s'en cache une autre plus vague et plus générale : celle de la déshumanisation ou, plus concrètement, de la démarchandisation.
La déshumanisation est l'un des thèmes centraux de la littérature concentrationnaire. Pour certains auteurs, elle était même le but sciemment poursuivi parles nazis. Le déporté devenait un numéro. Mis en fiches et cartes par la sécurité sociale et tous les organismes étatiques et para-étatiques, l'homme moderne juge particulièrement horrible et barbare le numéro tatoué sur le bras des déportés. Il est pourtant plus facile de s'arracher un lambeau de peau que de détruire un ordinateur.

Projetant dans le passé leur hantise bien présente de la déshumanisation, les hommes ne parviennent à la dominer qu'en y succombant : pour dresser le bilan du nazisme, ils adoptent une technique typiquement capitaliste et parfaitement déshumanisée, celle des statistiques.

Les passions soulevées par la mise en question du nombre des victimes juives du nazisme révèlent un mode de
pensée commun aux bourreaux et à leurs contempteurs. Pour les chefs nazi, les Juifs n'étaient qu'un quota
de population qui devait subir une réduction considérable. Pour un historien comme L. Poliakov, on ne peut sans danger discuter du chiffre des morts. Le meurtrier détachement du chef nazi vis-à-vis des réalités que recouvrent les statistiques engendre chez l'historien, non, comme on serait en droit de s'y attendre, l'exigence d'une meilleure compréhension de ces réalités, mais un attachement quasi religieux au dogme des statistiques. Pour le nazi, une' montagne de six millions de cadavres est un rempart dressé contre l'ennemi intérieur dix fois plus élevé que s'il se composait de six cent mille morts "seulement" - et c'est aussi dix fois moins de parasites. Pour l'historien, c'est six fois plus horrible qu'un million - et une muraille six fois plus élevée contre le retour de la barbarie. L'un et l'autre ont besoin de quantifier le monde pour s'y retrouver. Comme l'arpenteur qui ne perçoit que des rapports de propriété et ne voit plus sur le sol les arbres ni les hommes, le statisticien ne perçoit plus que des relations abstraites entre les hommes et les choses, vidées de leur contenu concret et isolées des rapports sociaux qui les font exister. Le capitalisme est une communauté de chiffres organisés en séries (les statistiques), sa langue est celle des chiffres. Il s'épuise à poursuivre la qualité à travers la quantité, l'essence des êtres et des choses à travers leur quantification. Il ramène toute évaluation à une mesure. Pourtant, on voit bien que, quand on compte, ça ne compte pas. Dans son optique réactionnaire, Balzac l'avait fort bien perçu qui écrit à propos du concierge du Père Lachaise : " ... il a vu six millions de douleurs éternelles les' morts sont des chiffres pour lui. Son état est d'organiser la mort." (Ferragus, 1833).

Les statistiques mentent, non parce qu'elles seraient truquées elles les sont parfois - mais par leur fonction même. Elles font perdre de vue - et les États perdent eux-mêmes de vue - la nature du phénomène dont elles sont censées rendre compte. Que sait-on de la guerre du Vietnam quand on nous dit que les États-Unis y ont déversé plus de bombes qu'il n'en a été utilisé pendant la Deuxième Guerre mondiale ? Il est permis de penser qu'une simple grenade explosant dans une salle à manger familiale à l'heure du repas est concrètement plus atroce que cent tonnes de TNT à côté de l'objectif. (Et, puisque' nous parlons d'horreur, que penser du petit chercheur en blouse blanche qui a eu l'idée géniale de remplacer les billes de métal des bombes à fragmentation par des billes de plastique présentant " l'avantage" d'être indétectables aux rayons X, empêchant ainsi le travail des chirurgiens sur les blessés criblés d'éclats ?) Critique déshumanisée de la déshumanisation : si on se rendait compte de ce qu'il y avait d'inhumain dans les camps, ce serait trop atroce pour tout le monde. Prendre un homme pour l'enfermer, c'est l'inhumanité essentielle au-delà de laquelle toutes les autres ne sont que des nuances, aussi atroces soient-elles.

Mais si la critique de la déshumanisation est elle-même déshumanisée, c'est parce qu'elle ne sort pas de l'humanisme capitaliste pour lequel l'homme est "le capital le plus précieux" (comme l'a dit Staline, qui s'y connaissait !). Cet humanisme là prend le parti de la force de travail au sein du procès de production capitaliste contre la tendance hégémonique des intérêts purement économiques ou étatiques. S'il échappe en partie à ces intérêts c'est que, défendant la force de travail, il lui faut bien aussi défendre les hommes concrets, sans lesquels il n'est pas de force de travail. Mais il les défend comme marchandises : c'est le sens du délire statistique, c'est aussi la limite très précise de cette défense. Quand il n'est plus possible de défendre les hommes concrets sans heurter de plein fouet les intérêts de l'économie ou de l'État, lorsque l'homme devient une marchandise en surnombre, l'humanisme dévoile son impuissance et le monde bascule dans la guerre.

Etre traité en rien, être de trop, ne même plus exister comme marchandise - c'est la plus grande peur de l'homme - marchandise. Au camp Poniatov, il y avait 14 000 déportés. La firme Többens y avait construit, en 1937 des bâtiments corrects pour 4 000 ouvriers seulement. Comme l'écrit B. Baskind (La Grande épouvante : Calman-Lévy, 1945, p. 95); les 10 000 ouvriers restants n'étaient "que de la marchandise imposée et inutile."
Les Juifs qui ont pu se vendre ont parfois échappé à l'extermination. Les nazis avaient introduit en 1942 la catégorie officielle de "juif éminent" - ayant évidemment plus de droit à la vie que les autres. "Juif éminent", Kastner, responsable des juifs hongrois, négocie un prix à payer pour chaque juif : 2 000 dollars. 1684juifs éminents émigrent ainsi, dont la famille Kastner. En 1957, Kastner fut inculpé en Israël, assassiné avant son procès, puis réhabilité. On sait qu'il y eut plusieurs affaires semblables : échange contre des marchandises, vente de visas au juifs slovaques autorisée en 1942 par Himmler, affaire des camions, etc...

En 1971-76, la Pologne a "vendu" des Polonais d'origine allemande à la RFA pour deux milliards de francs. Et certes, le prolétaire qui vend tous les jours sa force de travail pour survivre trouve tout cela bien horrible mais il y a, pour lui, plus horrible, encore : le sort de ceux qui n'ont pas pu se vendre. "L'homme souffre de n'être pas une marchandise. En régime d'esclavage, le calcul serait -possible et la compensation plus juste. " (A. Sauvy, Coût et valeur de la vie humaine, Hermann, 1977).

Du déracinement à la démarchandisation, les peurs dont se nourrissent le mythe et son imagerie font comme un résumé de l'histoire chaotique du mode de production capitaliste. Mais le capitalisme a aussi intégré sans les dépasser nombre de traits des sociétés de classe qui l'ont précédé - et donc les -peurs qu'elles ont sécrétées. La peur de la folie et de la mort hante les hommes depuis que la valeur a commencé de dissoudre les anciennes communautés.

On sait (Foucault, Ariès, etc) que l'expulsion du fou hors du corps social s'est accomplie parallèlement à l'occultation de la mort, au changement du statut de l'enfant, à la production de la sphère sexuelle comme réalité séparée et redoutable - tout ce processus qui a accompagné la naissance et le développement de l'État moderne. De nos jours, les intellectuels ont pris conscience du pur caractère historique de tabous qui passaient jusqu'alors pour naturels. Mais c'est une conscience purement intellectuelle, totalement séparée de leur propre vie. On verra tel prof d'université dans le vent réagir avec la même hystérie qu'une prolétaire si quelqu'un s'avise de jouer à touche-pipi avec son enfant. Pour l'intellectuel comme pour tous les autres, l'une des raisons qui font des camps une horreur plus horrible, c'est qu'ils ont bousculé un certain nombre de tabous occidentaux : la mort et les cadavres, les enfants, la nudité des corps et les fantasmes sado - sexuels.

Notre monde a fait de la survie biologique des individus la valeur suprême d'une morale qui ne cède que devant la raison d'État. Quand le monstre froid doit se défendre contre un congénère, il tue à la guerre ; quand il lui faut réaffirmer son monopole de la violence, il tue les délinquants ou les terroristes. A ces deux exceptions près, il protège chacun de ses citoyens contre les autres, voire contre eux-mêmes.

Plus qu'aucune société antérieure, notre monde a peur de la mort. Autrefois redoutée, mais inséparable de la vie, elle est devenue anormale presque une maladie : le "passage" fait problème. Dans la société africaine traditionnelle, la mort du vieillard, par ailleurs intégré à la vie du groupe, est normale, celle du jeune enfant, encore mal socialisé, beaucoup moins grave que celle d'un homme ou d'une femme dans la force de l'âge. La mort est un moment pris en charge par la totalité du, groupe. De moins en moins inséré dans des réseaux de socialisation autres que salariaux et marchands, l'occidental moderne se retrouve au contraire isolé devant la mort. Qu'une entreprise ait pour but avoué de tuer, voilà qui choque particulièrement ceux qui participent tous les jours à des entreprises qui tuent "par hasard". Plusieurs centaines de milliers de Turcs travaillent en Allemagne (où ils se sont "déportés" d'eux-mêmes, mus par des nécessités économiques dont "personne n'est responsable") et plus particulièrement dans l'industrie automobile. Avec le fric qu'ils amassent en acceptant de vivre dans des conditions horribles - d'exclusion et de privation, ils n'ont évidemment rien de plus pressé que de s'acheter... une automobile. Une grosse, genre BMW ou Mercedes et, plus souvent encore, un "minibus". Chaque année, de juillet à septembre, on les voit regagner la Turquie pour les vacances, entassés à dix personnes en moyenne par véhicule, avec une montagne de bagages (tout ce qu'ils ont pu acheter dans notre glorieuses civilisation et que des douaniers les contraindront fréquemment à abandonner à la frontière). La route d'Istanbul passe par la Yougoslavie où l'autoroute est "en construction" depuis vingt ans. Entre Belgrade et Zagreb, sur la route à deux voies, c'est l'hécatombe. Combien de ces gens meurent chaque année dans les tas de ferraille tordue qu'ils travaillent à construire pour pouvoir les acheter ? De ce massacre exemplaire de cette horreur de cette femme aperçue, assise au milieu d'une route ensoleillée, dans une grosse flaque de sang à côté de ses deux jambes sectionnées, l'air étonné personne n'est responsable au sens où l'entend notre société dans son délire juridique et moral. C'est cette horreur-là, quotidienne, multiforme, partout présente, c'est la construction automobile, ce sont les médias cultivateurs de haine, c'est l'urbanisme assassin, le travail en usine, que la référence perpétuelle au nazisme sert, littéralement, à banaliser. Cette société tout entière mortifère exorcise ses mille morts banales dans la mort exceptionnelle du déporté.

Quant à la peur de la folie c'est à la fois celle du chef fou et des troupes fanatisées. L'image des grands rassemblements nazi est cultivée systématiquement, présentée comme celle de gigantesques et monstrueuses messes noires. Le même journaliste qui s'enthousiasmera pour décrire l'extrême abêtissement d'une foule de fanas du foute ou de la musique, n'hésitera pas à délirer sur le fanatisme des foules galvanisées par le nazisme. Après l'autoextermination de la secte de Jim Jones, au Guyana, Le Monde s'est fendu d'un solennel billet de politique étrangère pour soutenir une contrevérité flagrante : cette affaire était unamerican, tout à fait contraire à "l'esprit" des États-Unis. C'était pourtant le moment ou jamais de rappeler la sempiternelle citation de Brecht qu'on ressort à tort et à travers dès qu'un nazillon soupire quelque part : "Le ventre est encore fécond d'où est sortie la bête immonde." Le rejeton guyannais était le portrait tout craché de la société qui lui avait donné naissance. Il était le digne fruit d'un ventre où gargouille un fond de vieille soupe judéo-chrétienne mêlée des croûtons moisis de toutes les religions du monde.

Car le brouet des Pères Fondateurs (In God we trust...), additionné d'épices exotiques (Haré, haré !) est bien de nécessaire pour apporter un supplément d'âme à la seule pratique encouragée au royaume de la libre entreprise : l'épanouissement individuel, qui va de pair avec la domestication consommatoire. Walkman aux oreilles pour ne plus entendre le bruit des hommes, les pieds chaussés de patins à roulettes qui suffisent à l'isoler comme une bonne vieille voiture, le jeune homme moderne pourra aller glisser une pièce dans la fente d'un peepshow et contempler, derrière une vitre, le spectacle d'un être qui se déshabille, avant d'aller pratiquer dans quelque officine de thérapie mystique le culte de son moi individuel. Pour peu qu'il ait lu quelque penseur à la mode qui l'aura convaincu que le langage n'est en aucun cas un outil de communication, il sera mûr pour tenir un rôle dans la "mise en scène d'une schizophrénie généralisée. "

Mais, dès le Lendemain, il risque tout aussi bien d'aller se jeter dans les bras d'un quelconque gourou capable de lui donner le sentiment d'une participation communautaire, d'un dépassement des limites de son malheureux moi. Le prix sera élevé : renoncement à toute pensée critique, bref, à toute pensée. Parce qu'il ne se reconnaît d'humanité que sous les traits de l'individu jeté dans la plus atroce des concurrences, l'homme moderne oscille nécessairement entre la culpabilité, l'auto-mortification et l'épanouissement d'un ego vide - vidé des autres.

C'est de leur capacité à apporter à ces ego vides un supplément d'être en jouant à la fois sur un besoin humain : la participation communautaire, et sur une névrose d'essence religieuse : la culpabilité et le goût du sacrifice, que les politiciens messianiques et les messies politiques tirent leur succès dans le monde moderne. Dans son livre sur Hitler, J. Fest montre que ce dernier ne s'est pas borné, après 1929, à promettre tout à tout le monde comme les autres hommes politiques. Répondant à l'angoisse profonde devant la crise, il revendiqua d'abord l'être avant de meilleures conditions matérielles. Alors que ses concurrents niaient l'importance de la crise, la décrivaient comme un mauvais moment à passer, Hitler avait compris qu'après 1918, le monde était entré dans une crise totale, une crise de civilisation. Il fait de "la crise de la démocratie" un phénomène clé de l'époque. Ayant saisi que la société moderne privait l'homme d'une activité et, en particulier, que la politique ne lui laissait qu'un rôle passif, il apporta à chaque Allemand "une appartenance" (Fest).

Toute la pensée de la droite révolutionnaire s'appuyait sur une vision pessimiste de l'homme qui faisait l'apologie de la concurrence en la présentant comme "naturelle" et "biologique". Aux yeux des antisémites, le Juif était un ennemi puissant qui fascinait et repoussait à la fois. Il n'était pas rare de lire sous la plume des auteurs antisémites qu'il était tout naturel que les Juifs se défendissent et qu'on ne devait pas interdire à leurs ennemis de les attaquer. La force de Hitler fut de concevoir les rapports entre États et à l'intérieur de chaque État comme une tragédie, c'est-à-dire comme un conflit d'où est exclue toute idée de nécessité historique ou de progrès.' Dans l'Allemagne de la crise, la vision démocratique du monde, qui place au premier plan la conciliation des contraires, avait fait faillite. L'exaltation romantique de la force permit dans un premier temps à Hitler de battre la démocratie avec ses propres armes en se faisant élire, d'où une concurrence entre deux modèles de société qui devait se résoudre entre 1939 et 1945. Le dénouement se fit au profit de ceux qui n'avaient pas une vision tragique des choses. Sans théoriser le droit du plus fort, Roosevelt appliqua avec bien plus de cohérence que Hitler une implacable logique de destruction. Il suffit de comparer la mobilisation économique des États Unis et de la Grande-Bretagne avec celle d'une Allemagne qui attendit le milieu de la guerre pour les imiter. Ce ne furent pas ceux qui avaient proclamé leur intention de "fermer leur cœur à toute pitié, d'adopter un comportement brutal (... ) une grande dureté", (Hitler, cité par Fest) qui recoururent à l'arme la plus dévastatrice de toutes. Le dégoût qu'ils affichaient pour le fanatisme n'empêcha pas les dirigeants démocrates, de déclarer : "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts".

La peur du dirigeant fou hante une humanité qui perçoit vaguement, tout en continuant d'affirmer qu'il "y aura toujours des chefs", que c'est leur fonction même qui est folle, préhistorique. C'est sans doute pourquoi l'ex-président Giscard disait que les hommes avaient confié leur destin à la sagesse de quelques individus. La puissance de destruction nucléaire l'allure d'une menace. Attention ! non seulement les horribles nazis n'attendent qu'une défaillance pour renaître de leurs cendres, mais encore, si vous voulez éviter l'autre holocauste, le nucléaire, il faut confier la barre à des hommes conformes à l'idéal démocratique. On voit la névrose de normalisation atteindre aussi les sommets ! Ce qu'on voudrait nous faire avaler, c'est que l'avenir des hommes repose sur les épaules de quelques-uns d'entre eux, alors que l'humanité laisse le rôle de dirigeants à des gens qui ne maîtrisent plus rien, sinon les forces de police. Faute de critiquer l'économie et l'État, on évoque le risque que leurs fonctionnaires deviennent fous.

Face au politicien incapable - et de plus en plus manifestement - de maîtriser les forces d'un monde contradictoire, l'homme moderne ressent la même impuissance que devant là science et les scientifiques et retrouve en lui les mêmes fantasmes, la même crainte de la folie. L'incapacité à critiquer la nature même de la science et du discours scientifique produit une fascination pour les applications démentielles, réelles, exagérées ou purement inventées.

Mais le dernier argument de tous ceux qui voudraient nous convaincre que le nazisme était plus horrible que tout, pour nous persuader que notre monde n'est pas si horrible que ça, la preuve ultime de l'exceptionnalité irréductible de l'horreur nazi, c'est le sadisme. En 1950, bien avant les "révélations" du pope qui a conquis une telle place dans la conscience occidentale, Sartre et Merleau-Ponty se livrèrent à un numéro de duettiste amuseurs de Billancourt dont on se demande s'il était plus fait pour stigmatiser l'ennemi vaincu que pour disculper l'allié vainqueur : "On ne trouve pas dans les camps soviétiques," écrivaient-ils, "le sadisme, la religion de la mort, le nihilisme" qui, avec des "intérêts précis", ont produit les camps nazis (Les Temps Modernes, janv. 1950). Cette composante sadique et sexuelle du nazisme est celle qu'on a le plus montée en épingle dans une certaine littérature populaire. Les mêmes raffinés qui se délectent à la lecture de Sade se scandalisent de voir une certaine pornographie utiliser le folklore d'un nazisme de pacotille. Même là, les curés la ramènent encore. Qu'il n'y ait pas de limite imaginable au mal que les hommes sont capables d'infliger à leurs semblables nous apprend pourtant en négatif l'étendue de la liberté dont ils disposent, seuls face à l'univers. La mort de Dieu devrait à tout le moins être la bonne nouvelle que les camps auraient pu apprendre aux hommes, s'ils ne vivaient dans un monde qui n'a pas cessé d'avoir besoin de cultiver l'opium du peuple.

Hitler a rassuré les Allemands en jouant sur leur peur de la peur. Contrairement au Mabuse du film de Lang ("Le Testament du Dr Mabuse", 1932), il n'a pas jeté les hommes dans la terreur. Il a exacerbé des peurs imaginaires, et notamment celle du Juif, nées d'une réalité qui, elle, était bel et bien redoutable. Mais on a, par la suite, donné de Hitler une image qui était celle de Mabuse. Et nous continuons à avoir peur de la folie d'un monde qui s'échappe et nous échappe, nous continuons de projeter sur un ennemi imaginaire toutes les peurs nées d'une réalité épouvantable. Hitler triomphe encore.

Parce qu'il est un exorcisme, le discours de l'horreur est nécessaire à notre équilibre. Il chasse hors de nous-mêmes et de notre monde ce qui nous fait peur, par un procédé semblable à celui des fusilleurs iraniens :
"Le peloton d'exécution impérial n'était qu'un instrument d'exécution, tandis que les gardes révolutionnaires (... ) ne cherchent pas la mort mais la disparition du péché. Ils ont un but élevé : ils dirigent en réalité la mitrailleuse contre eux-mêmes ; ils anéantissent leurs sentiments condamnables. Ils se mettent à la place du fusillé et par là -même se débarrassent de leurs péchés et de tout ce qui pourrait faire d'eux un jour des tyrans." (Déclaration du tribunal révolutionnaire islamique de Téhéran, Le Monde, 11 mai 1979).

Ainsi, en parlant des camps, nous parlons de nous-mêmes, nous nous acharnons sur les nazis parce que nos propres terreurs, nos propres horreurs, ne sont pas expulsées pour de bon par l'alchimie du langage. Il faut recommencer inlassablement un rite dont le masochisme a pour pendant la fascination sadique.

Le masochisme est enraciné dans la civilisation chrétienne. La passion du Christ, qui continue de rythmer le temps occidental, impose l'idée du rachat. Cet insupportable chantage a été, depuis des siècles, imposé à des millions d'hommes : "Je suis mort pour tes péchés." "De quel droit ? Je ne t'ai rien demandé ! " se récrie l'intelligence. Mais l'intelligence se construit contre les mécanismes mentaux qui la subjuguent. Sommé depuis deux millénaires de partager la souffrance du Christ, l'homme s'efforce aujourd'hui de dépasser le nazisme en partageant magiquement les souffrances qu'il a infligées. Il faut revoir et revivre sans fin une mort collective - "n'oubliez jamais." Ainsi se prolonge la morbidité du nazisme qui, sous des formes païennes (caractère volontairement sombre, apocalyptique de la doctrine, cérémonies nocturnes, noir des uniformes), reprenait à son compte la névrose religieuse. Les formes les plus modernes du capitalisme n'ont pas (pas encore ?) extirpé l'idée que vivre, c'est souffrir. Se faire mal en image, c'est aussi se racheter.

De même que c'est en projetant l'horreur du présent sur le passé que l'homme moderne saisit l'imagerie des camps, ce sont le Cambodge et les discours sur le Cambodge qui peuvent nous aider à comprendre quel spectre rôde dans les coulisses de ce théâtre des mille peurs. Pour composer un tableau horrifique de la société cambodgienne livrée à la dictature polpotienne, on a mélangé les morts dont le chiffre n'a cessé de varier de jour en jour, au point qu'une simple addition suffirait à montrer qu'il n'y a plus un seul habitant dans ce malheureux pays, avec le fait que le pays se soit fermé au spectacle moderne, avec l'abolition de l'argent, avec l'envoi des intellectuels à la campagne (en Chine, les mêmes soutenaient naguère que c'était une mesure particulièrement progressiste). Bref, polpotiens et journalistes occidentaux étaient au moins d'accord sur un point, qui est précisément celui sur lequel nous nous démarquons de tout ce joli monde : c'était cela le communisme, et même le communisme intégral, une espèce de communisme encore plus radical que celui que staliniens et idéologues occidentaux voient en URSS.

De même la description des camps nazis est à l'évidence une caricature de communisme, un communisme de cauchemar : enfants arrachés à leurs parents, dépossession de tout bien matériel, absence d'autorité dégénérant en jungle, mais doublée d'une autorité despotique déclenchant des massacres, nivellement social par la destruction des intellectuels - et jusqu'à l'orgie sexuelle qu'a pu décrire un auteur aussi "sérieux" que Martin Chauffier. Toute l'imagerie populaire des horreurs d'une révolution s'y retrouve. Le fantôme de l'opéra horrifique montre le bout de son nez, c'est le communisme. Ou plutôt l'un des aspects mythiques du communisme, son mythe négatif, qui n'est pas un mensonge et ne saurait donc être réfuté comme tel. Au risque d'ajouter encore un paradoxe, il convient donc de préciser que ce n'est pas dans les nombreuses, volumineuses et déjà poussiéreuses études de Faurisson et de ses adversaires qu'il faut chercher la "vérité" sur les chambres à gaz. A franchement parler, nous ne les lisons plus guère : nous ne sommes pas et n'avons jamais voulu devenir des super -experts de l'horreur quantifiée. Le mérite revient à l'un des avocats même de Faurisson, Y. Chotard, en désaccord avec les idées de son client mais désireux de défendre son droit à exprimer des thèses que lui-même désapprouve, d'avoir résumé cette vérité-là en une simple phrase : "§i elles ne sont pas le moyen, les chambres à gaz sont au moins la métaphore" de l'horreur de toute une période dans la conscience de nos contemporains.

Nous contemplons dans les camps notre condition poussée à l'extrême ; mais, en nous obnubilant sur ce caractère extrême, pour en faire l'exception, nous sommes dispensés de voir notre condition réelle d'aujourd'hui. Rejeter dans un passé mythique (le nazisme) ou sur un territoire exotique (le Cambodge) la matrice de l'horreur et de l'irrationalité des foules et des individus, c'est encore le meilleur moyen de ne pas ouvrir les yeux sur l'irrationalité et l'horreur dans lesquelles nous sommes plongés comme dans le liquide amniotique. Certes, le ventre est encore fécond ! Et, le capital dominant toute la planète, le ventre c'est le monde, contrairement à ce que son étroit catéchisme stalinien faisait croire à l'auteur de cette phrase. Pour peu que l'histoire l'y contraigne, il accouchera sans douleur de la même bête immonde.

En nous faisant visiter sans relâche la galerie des monstres qu'elle conserve dans des bocaux, et qu'elle nous présente comme exceptionnellement affreux, la gardienne du musée des horreurs démocratique cherche à nous faire oublier que la salle de travail est -dans le même bâtiment et qu'à tout moment de la visite, elle pourra troquer sa vareuse contre la blouse de la sage-femme.

LA BANQUISE n°1 p.23-31