A propos d'identité

Gilles Dauvé & Karl Nesic
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Lettre de troploin n°3                                                                                                                      2006

 

 

A PROPOS D'IDENTITÉ

Un mouvement social n'a pas la pureté du cristal. Mais plus il est faible, plus il donne prise à des interprétations qui en brouillent le sens. Moins s'y manifestent les contradictions profondes qui l'ont produit, plus sont mises en relief des contradictions secondaires. « Peuple », « race », « couleur » ont beau recouvrir des réalités qui ne déterminent pas l'évolution historique, elles passent cependant au premier plan quand d'autres réalités s'avèrent incapables de s'imposer. Avant 1933, la famille de Victor Klemperer ne comprenait même pas le discours que lui tenait un sioniste, parce qu'elle se croyait et voulait d'abord allemande, et accessoirement juive : sous la forme du nazisme, la réalité concrète s'est chargée ensuite de l'enfermer dans la catégorie « Juifs ». En 1994, un Tutsi menacé par la machette d'un Hutu n'aurait pas sauvé sa vie en lui prouvant la relativité et la perméabilité des ensembles « Hutus » et « Tutsis ».

A quoi bon montrer qu'on aurait autant de mal à délimiter un peuple juif qu'un peuple arabe, qu'il est absurde de qualifier de musulmans des millions d'incroyants, ou d'appeler Maghrébin un citoyen français né en France, ne parlant ni arabe ni kabyle, habitant Roubaix depuis toujours et n'ayant jamais visité le Maghreb ? La quête et l'emprise identitaires n'en seront pas atteintes. Un mythe devient fait social quand il est pris en charge par des masses, comme le prouve la formation de bien des Etats-nations. A une échelle plus modeste, il suffit d'un minimum de base sociale, de quelques militants et d'un réseau d'appuis et de relais  pour qu'un organisme devienne représentatif d'une minorité grande ou petite : le CRIF pour « les Juifs », le CFCM pour « les Musulmans », auquel s'ajoute depuis peu le CRAN pour « les Noirs ».

Indigène de la République. La formule est volontairement contradictoire : puisque les principes républicains interdisent toute discrimination entre les citoyens, la république française actuelle devrait cesser de moins bien traiter le Noir ou le Maghrébin que l'Auvergnat ou le Landais.

Si l'Antillais vivant en France revendique l'égalité sur ce plan-là, c'est qu'il estime impossible de lutter dans l'égalité avec son voisin « français de souche » pour améliorer leur sort commun, sur le lieu de travail, dans le quartier, etc. L'échec des actions passées, et les impasses des tentatives présentes, empêchent d'agir et de se penser comme membres d'une communauté d'exploités essayant de modifier leur condition (fût-ce dans un sens réformiste), et conduisent à remplacer un prolétariat supposé défunt ou illusoire par un néo-indigénat supposé plus réel. Mais rejouer dans la France du XXIè siècle les luttes anti-coloniales de 1800 ou de 1950, c'est se voir au miroir d'un passé où l'on n'a pas seulement souffert, mais perdu. Car ce ne sont pas les révoltes d'esclaves qui ont mis fin à la traite négrière. Revendiquer sa souffrance revient à se réclamer non d'une lutte, mais d'une défaite, non d'un choix collectif , mais d'un sort imposé par le vainqueur.

Le capitalisme le plus mûr, le plus « capitaliste », ne crée pas des individus affranchis des chaînes anciennes de la famille, du clan, du peuple, de la nation, ou de la religion, des individus enfin libres de s'associer pour bouleverser leur destin. Le pays du capital roi, les Etats-Unis, développe à la fois la mobilité sociale et géographique, et les communautés les plus diverses. Non seulement l'Etasunien moyen se dit volontiers Irlandais, Grec ou  Lituanien sans renoncer à son américanité, mais il se rattache à une Eglise, à une fraternité universitaire et à une demi-douzaine d'associations. Une même évolution engendre migrations et appartenances. Parce qu'il disloque les rapports traditionnels et leurs valeurs, l'argent recrée un besoin de liens. Cent fois déclarée moribonde, la famille se renouvelle :

« Le lien interne de la famille, les différents éléments de l'idée de famille, par exemple l'obéissance, la piété, la fidélité conjugale, etc., tout cela était dissout ; mais le corps réel de la famille, les conditions de fortune, l'attitude exclusive à l'égard d'autres familles, la cohabitation forcée, les conditions dues au seul fait de l'existence des enfants, à l'architecture des villes modernes, à la formation du capital, etc., subsistèrent, bien qu'altérées à maints égards ; c'est que l'existence de la famille est rendue nécessaire par ses liens avec le mode de production, qui échappe à la volonté de la société bourgeoise. [..] La famille continue d'exister, même au XIXè siècle, à cela près que ce train de décomposition est devenu plus général [..] » (Marx, L'Idéologie allemande, Œuvres, Gallimard, IV, p.1159)

Ces lignes ont été écrites en 1845-46. A l'ère de la famille recomposée ou monoparentale, non seulement la cellule familiale reste l'unité sociale de base, mais les communautés de substitution à la classe ouvrière fonctionnent à la façon de familles très élargies. De même qu'il n'a pas choisi sa mère, le Beur, le Noir, le musulman, souvent aussi le gay, croit être ainsi, et cette absence de choix lui est à la fois contrainte et protection.

Dans la France de ce début de 21e siècle, les convertis à l'Islam ou au christianisme sont minoritaires parmi les fidèles et, dans bien des cas, ils ont retrouvé la foi qui allait de soi dans leur milieu d'origine : le fils d'Algériens se tourne plus facilement vers Mahomet que vers Bouddha.

La religion, c'est la dissociation la plus totale possible entre âme et corps, esprit et matière, ici-bas et au-delà. Il est donc logique que la société de la séparation achevée produise un renouveau de toutes les religions et, plus encore, de la religiosité. Des millions se disent croyants sans accepter aucun dogme. Des millions d'autres, sans se soucier de l'existence de Dieu, s'affirment chrétiens, juifs ou musulmans. Si les islamistes ne sont pour rien dans l'implosion des banlieues de France en 2005, ils ont réussi ça et là à en calmer les feux, d'autant plus facilement que la révolte n'avait d'autre modèle et exigence qu'elle-même.

L'appartenance à un de ces ensembles n'étant pas volontaire, ce que chaque membre y gagne se paye de l'interdiction de quitter la communauté. On démissionne d'un parti, on ne cesse pas d'être Noir et, dans un pays où règne l'Islam, le musulman ou la musulmane qui s'en écarte le fait à ses risques et périls. Le royaume est une prison. Là est sa force : la privation de liberté ressoude des individus désolidarisés. Contre la dissolution de liens anciens, et tant qu'une universalité communiste reste abstraite, les identités offrent le moins mauvais repli.

Les dites minorités ne sont apparues comme telles que lorsque la totalité sociale dont elles faisaient partie a donné des signes de craquement, faisant naître une prétendue « majorité de Français » face à divers groupes « naturels », en fait tout aussi historiquement construits, et donc variables : Nord-Africains en 1960, travailleurs immigrés en 1968, les Maghrébins de 1975 deviennent les Beurs de 1983, puis les Musulmans de l'an 2000.

Qu'étaient-ils pourtant, dans leur immense majorité, sinon des prolétaires ? Qu'il ait ou non la nationalité française, le Noir vivant en France aujourd'hui ne subit pas l'esclavage. Il est exploité en tant que possesseur d'une marchandise (son travail) qu'il propose en homme libre sur le marché de la main d'œuvre. Ce qu'il partage avec le prolétaire blanc, c'est la nécessité de critiquer cette liberté-là. La difficulté persistante (avec la crise du milieu des années 1970) et croissante (avec la désindustrialisation ultérieure) pour tous les prolétaires, « français » ou non, à agir ensemble, a rendu de plus en plus lointain l'universel d'une même et unique condition : celle d'exploités.

Bien sûr, la « liberté » du salarié moderne n'est pas répandue partout. Des dizaines, voire des centaines de millions d'êtres humains travaillent sous le contrôle total d'un patron qui sans en détenir la propriété légale les possède comme des biens, souvent les nourrit et loge, mais en tout cas ne leur verse  quasiment aucun argent. Ce statut ne concerne pas seulement des domestiques, ou des détenus, mais des travailleurs de grandes sociétés internationales. En ce début de troisième millénaire, il y aurait autant, sinon plus, d'esclaves ainsi définis qu'au temps de Jésus Christ. La domination capitaliste ne rend pas tout capitaliste. Pour autant, c'est le mode d'exploitation le plus moderne qui impose sa dynamique à l'ensemble du monde. Depuis quelques siècles, le salariat détermine les autres formes d'exploitation. C'est donc sa déconstruction révolutionnaire qui supprimera ces autres formes. L'expression esclavage salarié croit unir deux réalités pour mieux les dénoncer, mais en les mêlant elle les confond, et obscurcit l'une et l'autre.

Degré supplémentaire dans l'aliénation (au sens d'une perte de soi, d'une perte de substance), des minorités ont entrepris de se définir non par ce qu'elles sont et font, mais par ce qu'elles ont subi. Faute de présent vécu collectivement, on revit le passé. Quand leurs porte-parole auto-désignés ont le soutien d'un assez grand nombre pour gagner une légitimité, ils exigent la reconnaissance des souffrances infligées à leur catégorie. Cette logique dresse moins contre la société globale que contre d'autres minorités : « Je suis plus victime que toi. ».

Nous voilà dans ce que J.- Michel Chaumont a appelé La Concurrence des victimes (La Découverte, 2002 ; 1ère édition, 1997) : Napoléon devient un ancêtre d'Hitler et le Breton de 2006 un esclavagiste en puissance, un historien se voit poursuivi en justice pour avoir replacé la traite des Noirs dans sa totalité et expliqué qu'au trafic transocéanique s'ajoutait un trafic transcontinental à destination du Moyen Orient, et les Palestiniens de Ramallah sont assimilés aux Juifs de Varsovie en 1942. De ce match entre absolutisation et relativisme, l'histoire sort réduite à une longue série de crimes progressivement dépassés par la marche en avant de la démocratie.

Faire du passé un toujours-actuel, c'est déréaliser le présent. On condamne les événements d'hier au nom des valeurs d'aujourd'hui, l'on célèbre les faits d'aujourd'hui au nom de leur supériorité sur les valeurs d'hier, et l'on s'accommode des horreurs contemporaines en les comparant aux horreurs pires d'autrefois. Malgré la virulence des propos, tout ou presque peut se dire, y compris les plus somptueuses âneries, pourvu que ces discours croisés tissent une démocratie qui se veut apaisée, et croit pacifier par la force de la loi : le jour où tous les crimes seront reconnus par tous, il n'y aura plus de crime collectif possible. De là, une cascade de repentances publiques : dernière en date, la journée du 10 mai proposée pour commémorer l'esclavage et ses victimes.

Si les idées dominantes sont les idées de la classe dominante, de même il ne saurait y avoir d'histoire qu'officielle. Le point de vue qui fait autorité (d'une autorité qui le cas échéant a force de loi) évolue et, à la différence de la Russie stalinienne, il n'est ni indiscuté ni unique, mais n'en domine pas moins, et beaucoup plus largement qu'on l'imagine. L'université a mis longtemps le pangermanisme au cœur des relations franco-allemandes. Des manuels scolaires des années 1950 traitaient la France de 1939-45 sans dire un mot du régime de Vichy.

C'est un signe des temps (et de l'insignifiance du parlement) que des parlementaires de droite comme de gauche aient pu affirmer le caractère positif de la colonisation sans soulever d'abord la moindre discordance. C'est un autre signe du temps que ce vote ait ensuite déclenché un raz-de-marée vertueux, au point de réunir devant un même micro le PS et Lutte Ouvrière, qui s'était tenue à l'écart de l'unanimité républicaine en 2002.

A multiplier les repentirs, on risque la contradiction. La représentation nationale ne peut successivement décréter l'esclavage crime contre l'humanité (loi Taubira), puis célébrer l'œuvre civilisatrice de la colonisation. Il n'y aurait eu aucun tollé si le consensus avait été respecté par un jugement de Salomon stigmatisant la colonisation malgré certains aspects positifs : le docteur Schweitzer ne compense pas les mains coupées (pratique courante au Congo belge à la Belle Epoque). Quelques extrémistes auraient protesté, sans accéder à l'espace public : en démocratie, l'extrême a tort.

La démocratie a aussi ses ratés. Seuls s'en émeuvent ceux qui espèrent le changement social d'un enseignement gauchi, d'un Larousse épuré par élimination des termes youpin, bicot, gonzesse ou pédé, ou d'un code pénal amélioré. Le Droit sanctionne et légitime un moment des pratiques et des mœurs d'une société dont il suit l'évolution avec retard.

La législation en vigueur ne nous laisse évidemment pas indifférents. Il n'y a pas de mouvement prolétarien sans capacité à se mobiliser contre des lois répressives (censure, atteinte au droit de grève, aggravation du statut des étrangers, etc.). Mais lutter pour la dépénalisation de l'avortement n'est pas réclamer que le viol soit classé comme crime, et donc passible de condamnations beaucoup plus lourdes. Face aux catégories juridiques, le seul combat qui vaille est négatif. Exiger la reconnaissance légale d'un tort particulier, c'est renoncer à ce qu'il porte d'universel.

Les hommes ne naissent ni ne vivent hors sol. Les prolétaires non plus. L'universel ne se conquiert pas en renonçant au particulier. Le communisme ne sera jamais l'œuvre de foules agrégeant des individus atomisés. L'émancipation se crée par tension entre des solidarités formées sur des lieux, des métiers, des origines, et par leur dépassement. Qui voudrait d'une humanité parlant une langue unique ? Il ne s'agit pas d'arracher toutes les racines, mais de pouvoir en replanter. Quelqu'un disait : « Je ne sais pas si je suis Juif, mais j'aime la carpe farcie ». Nous souhaitons un monde où l'on vendange du gewurztraminer sans devoir se définir comme Alsacien, où l'on aime une personne de son propre sexe sans s'imaginer relever d'une nature homo, où l'on vive à Londres sans se dire Londonien. Il n'y a aucune contradiction entre cet objectif et la révolution comme suppression de l'argent, fin de l'entreprise en tant qu'unité distincte et mise à bas des forces répressives. Car détruire l'argent, l'entreprise et l'Etat implique de rompre avec ce qui produit comme identité séparée l'Alsacien, l'homo, le Londonien, etc. Alors la biologie cesse d'être un destin.

« [..] il faut qu'un ordre particulier soit l'ordre du scandale universel, l'incarnation de la servitude universelle [..] une sphère qui possède un caractère universel en raison de ses souffrances universelles, et qui ne revendique aucun droit particulier, [..] une sphère qui est la perte totale de l'homme et ne peut donc se reconquérir elle-même sans la reconquête totale de l'homme. » (Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844, Œuvres, Gallimard, IV, p. 394 et 396)

 

Quelques lectures :

V. Klemperer, L.T.I.. La Langue du Troisième Reich, Pocket : ce livre est composé d'extraits de son journal, dont deux volumes (1933-41 et 1942-45) sont parus au Seuil.  Le volume couvrant la période 1945-59 est disponible en anglais.

Sur le Rwanda : J. Hatzfeld, Dans le nu de la vie, Une saison de machette, et La Stratégie des antilopes, tous en Points-Seuil. Et le roman autobiographique de G. Courtemanche, Un dimanche à la piscine de Kigali, Folio.

Sur les identités problématiques juive et arabe : Shlomo Sand, Comment le Peuple juif fut inventé, Fayard, 2008. Et The Perplexities of the Middle Eastern Conflict, publié dans The Communicating Vessels, 2005.

A propos de religion, cf. notre Le Présent d'une illusion, 2007.