LA GUERRE DEVORE LA REVOLUTION (10)
 

Le pouvoir n'est pas plus au bout du fusil que dans l'urne. Aucune révolution n'est pacifique, mais jamais la dimension militaire n'en est centrale. Le problème n'est pas que les prolos se décident enfin à piller les armureries, mais qu'ils mettent en oeuvre ce qu'ils sont: des êtres marchandisés qui ne peuvent ni ne veulent plus exister comme marchandise, et dont la révolte fait éclater la logique capitaliste. De cette "arme" découlent barricades et mitrailles. Plus grande sera la vitalité sociale, moindres seront l'usage effectif des fusils et le chiffre des morts. Jamais une révolution communiste ne ressemblera à une boucherie: non par principe non-violent, mais parce qu'elle n'est révolution que si elle subvertit les militaires professionnels plus qu'elle ne les détruit. Imaginer un front prolétarien face à un front bourgeois, c'est penser le prolétariat en termes bourgeois, à la façon d'une révolution politique ou d'une guerre (prendre le pouvoir à l'autre, occuper son territoire). Au passage, on réintroduit ce que le moment insurrectionnel avait abattu: hiérarchie, respect des spécialistes, de la science qui sait, de la technique qui résoud, de tout ce qui rabaisse l'homme commun. Au service de l'Etat, le "milicien" ouvrier mue en "soldat". En Espagne, à partir de l'automne 36, la révolution va fondre dans la guerre, et dans un type de combat typique des Etats: la guerre de fronts.

Formés en "colonnes", les ouvriers quittent Barcelone pour battre le fascisme dans d'autres villes, et d'abord à Saragosse. A supposer qu'ils aient tenté de porter la révolution à l'extérieur des zones républicaines, il aurait fallu également révolutionner ces zones elles-mêmes. Or, même Durruti oublie que l'Etat tient toujours debout. En chemin, sa colonne, composée à 7O% d'anarchistes, pousse à la collectivisation: les miliciens aident les paysans et propagent les idées révolutionnaires. Mais, déclare Durruti, "nous n'avons qu'un seul but: écraser les fascistes". Il a beau dire: "ces milices ne défendront jamais la bourgeoisie", elles ne l'attaquent pas non plus. Deux semaines avant sa mort, il déclare dans un discours radiodiffusé le 4 novembre 1936:

"Au front et dans les tranchées, une seule pensée et un seul but: écraser le fascisme.

Nous appelons le peuple catalan à mettre fin à toute lutte intestine et à toute manoeuvre, à oublier toute jalousie politicienne, et à ne penser qu'à la guerre. Les politiciens ne savent que ruser pour s'assurer une vie confortable. Cet art peu enviable doit céder la place à l'art du travail. Le peuple catalan doit être digne de ses frères qui combattent au front. Si les travailleurs de Catalogne ont assumé la tche suprême de se battre sur plusieurs fronts, ceux qui sont restés dans les bourgs et les villes doivent se mobiliser pour les soutenir. Nos héroïques miliciens, prêts à donner leur vie sur le champ de bataille, veulent être sûrs de leurs arrières. Ils savent que nul ne doit se détourner de son travail sous prétexte de revendiquer une augmentation de salaire ou une réduction d'horaire. Il faut qu'aujourd'hui tous les travailleurs, et d'abord ceux de la CNT, se préparent aux plus grands sacrifices. Ainsi seulement pouvons-nous espérer vaincre le fascisme.

J'en appelle à toutes les organisations pour qu'elles enterrent leurs discordes et leurs griefs (..)

La militarisation des milices a été décrétée. Quiconque chercherait ainsi à nous faire peur, à nous imposer une discipline de fer, se tromperait lourdement. Ceux qui ont signé ce décret, nous les mettons au défi de venir au front: ils prendront par eux-mêmes la mesure de notre moral et de notre discipline. Nous refusons toute discipline imposée. Nous faisons notre devoir. Montez donc au front constater quelle organisation est la nôtre. Un jour, c'est nous qui irons à Barcelone évaluer votre discipline, votre organisation et votre administration !

Le front ne connaît aucun désordre, aucun manquement à la discipline. Tous, nous sommes conscients de nos responsabilités. Nous savons quelle confiance vous avez mise en nous. Vous pouvez dormir tranquilles. Mais n'oubliez jamais que nous avons laissé Barcelone entre vos mains, et attendons aussi de vous responsabilité et discipline. Montrons que nous sommes capables d'éviter que surgissent de nouvelles dissensions après notre victoire sur le fascisme. Ceux qui veulent que leur mouvement ait la prééminence font fausse route. Contre la tyrannie, il n'existe qu'un front possible, une seule organisation et une seule forme de discipline." (11)

L'auditeur d'un tel discours pouvait légitimement en déduire qu'une révolution sociale avait eu lieu, qui n'attendait plus pour s'achever que sa confirmation par les armes: une victoire sur le front, contre le camp fasciste.

Durruti et ses compagnons incarnaient le meilleur d'une énergie lancée à l'assaut d'un monde. Mais la capacité de lutte est insuffisante quand elle frappe seulement une des formes particulières du pouvoir à l'exclusion des autres. Accepter la guerre de front, à la mi-36, signifiait partir avec les armes contre Franco en laissant à l'arrière l'arme politique et sociale aux mains de la bourgeoisie, et en définitive priver l'action militaire elle-même d'une vigueur initiale née sur un autre terrain, le seul favorable au prolétariat.

"Si les ouvriers veulent vraiment former un front de défense contre les Blancs, ils le peuvent à la seule condition de prendre par eux-mêmes le pouvoir politique, au lieu de le laisser aux mains d'un gouvernement de front populaire. Cela signifie: la défense de la révolution est seulement possible sur la base de la dictature du prolétariat au moyen des conseils ouvriers, et non sur la base de la collaboration de tous les partis antifascistes (..) L'anéantissement du vieil appareil d'Etat et l'exercice des fonctions centrales du pouvoir par les ouvriers eux-mêmes sont l'axe de la révolution prolétarienne." (P.I.C., Groupe des Communistes Internationalistes, Amsterdam, octobre 1936)

A l'été 36, loin de posséder une supériorité militaire décisive, les nationalistes ne tiennent aucune ville majeure. Leur principale force sont la Légion Etrangère et des "Maures" recrutés dans un Maroc soumis au protectorat espagnol en 1912, mais longtemps rebelle aux rêves coloniaux de l'Espagne comme de la France. L'armée royale y avait subi une grave défaite en 1921, due en particulier à la défection de soldats marocains. Malgré la coopération franco-espagnole (où s'illustre un général nommé Franco), la guerre du Rif ne s'était conclue par la capitulation d'Abd el-Krim qu'en 1926. Dix ans plus tard, proclamer l'indépendance immédiate et inconditionnelle du Maroc espagnol aurait au minimum semé le trouble parmi les troupes de choc de la réaction. La République repoussa évidemment cette solution, sous la double pression des milieux conservateurs et des démocraties anglaise et française, peu désireuses de voir éclater leurs propres empires. Au même moment, le Front Populaire français, non seulement n'accorde aucune réforme digne de ce nom à ses sujets coloniaux, mais dissout l'Etoile Nord-Africaine, mouvement algérien prolétarien.

La "non-intervention", on le sait, fut une comédie. Une semaine après le putsch, Londres fait savoir son opposition à toute livraison d'armes au gouvernement légal espagnol, et sa neutralité au cas o la France serait entraînée dans un conflit. En 1936, la démocratique Angleterre mettait sur le même plan République et fascisme... La France de Blum et Thorez envoya quelques avions, l'Allemagne et l'Italie des corps entiers avec leur matériel. Quant aux Brigades Internationales, sous contrôle de l'URSS et des PC, leur valeur militaire se faisait payer au prix fort: l'élimination de toute contestation du stalinisme dans les rangs ouvriers. C'est début 37, après les premières livraisons d'armes russes, que la Catalogne exclut Nin de son poste de conseiller à la Justice.

Rarement l' "histoire-batailles", comptable des canons et des stratégies, aura été aussi inapte à expliquer le cours d'une guerre directement "sociale": la dynamique interne à l'antifascisme en détermine l'évolution. L'élan révolutionnaire brise d'abord celui des nationalistes. Puis les ouvriers acceptent la légalité: le conflit s'installe, s'épuise. Dès la fin 36, les colonnes piétinent devant Saragosse. L'Etat arme les unités politiquement sûres, c'est-à-dire qui ne porteront pas atteinte à la propriété. Début 37, parmi les miliciens du POUM mal habillés qui combattent les franquistes avec de vieux fusils, la possession d'un revolver est un luxe. De passage dans les villes, ils croisent des soldats réguliers parfaitement équipés. Les fronts s'enlisent comme les prolétaires de Barcelone face aux flics. Ultime sursaut, la victoire républicaine devant Madrid. Bientôt le gouvernement ordonne aux particuliers de rendre leurs armes: décret peu suivi d'effet, mais significatif d'une volonté affichée de désarmer le peuple. Déception et suspicion rongent le moral. La guerre devient affaire de spécialistes. Enfin le recul républicain s'accélérera au fur et à mesure du dépérissement du contenu social et des apparences révolutionnaires dans le camp antifasciste.

Réduire la révolution à la guerre, simplifie et fausse la question sociale: l'alternative n'étant que de gagner ou perdre, pour être "le plus fort", il suffit de disposer de soldats disciplinés, d'un matériel supérieur, d'officiers compétents, et du soutien d'alliés sur le régime desquels on ne se montre pas trop regardant. Curieusement, cela signifie aussi éloigner le conflit de la vie quotidienne. La guerre a ceci de particulier que, même parmi ceux qui y adhèrent, personne ne veut la perdre mais chacun souhaite en voir la fin. A la différence de la révolution, sauf en cas de défaite, la guerre ne franchit pas ma porte. Muée en affrontement militaire, la lutte antifranquiste cesse d'être un engagement personnel, perd sa réalité immédiate, devient mobilisation économique (travailler pour le front), idéologique (affiche dans la rue, meeting), et humaine: à partir de janvier 37, les engagements volontaires se tarissent, et la guerre civile, dans les deux camps, repose avant tout sur le service militaire obligatoire. En conséquence, un milicien de l'été 36, parti un an plus tard de sa colonne par dégoût de la politique républicaine, peut être arrêté et fusillé comme "déserteur" !

Dans des conditions historiques différentes, l'évolution militaire de l'antifascisme - insurrection, puis milices, enfin armée régulière - rappelle la guérilla (le terme est passé en français sous le 1er Empire) anti-napoléonienne décrite par Marx:

"Si l'on compare les trois périodes de la guerre de guérilla avec l'histoire politique de l'Espagne, on constate qu'elles représentent les trois degrés correspondants auxquels le gouvernement contre-révolutionnaire avait peu à peu ramené l'esprit du peuple. Au début, toute la population s'était levée, puis des bandes de guérillas firent une guerre de francs-tireurs dont les réserves étaient constituées par des provinces entières; et enfin il y eut des corps sans cohésion, toujours sur le point de se muer en bandits ou de tomber au niveau de régiments réguliers." (12)

En 1936 comme en 1808, l'évolution militaire ne s'explique pas seulement ni surtout par l'art de la guerre, mais découle du rapport des forces politiques et sociales et de sa modification dans un sens anti-révolutionnaire. Le compromis évoqué par Durruti, la nécessité de l'unité à tout prix, ne pouvaient que donner la victoire à l'Etat républicain d'abord (sur le prolétariat), à l'Etat franquiste ensuite (sur la République).

Il y a un début de révolution en Espagne, mais qui se renverse en son contraire dès que les prolétaires, persuadés de détenir le pouvoir effectif, font confiance à l'Etat pour lutter contre Franco. Sur cette base, les initiatives et mesures subversives qu'ils multiplient dans la production et la vie quotidienne se vouent à l'échec du simple et terrible fait qu'elles se déroulent à l'ombre d'une structure étatique nullement démantelée, d'abord mise en veilleuse, puis revigorée par les nécessités de la guerre anti-franquiste. Pour se consolider et s'étendre, les transformations sociales, sans lesquelles la révolution est un mot vide, devaient se poser comme antagoniques à un Etat clairement désigné comme adversaire. Or, l'existence d'un double pouvoir après juillet 36 n'a été qu'apparence. Non seulement les organes prolétariens surgis de l'insurrection, et ceux qui vont ensuite mener les socialisations, tolèrent l'Etat, mais ils lui reconnaissent la prééminence dans la lutte antifasciste, comme s'il fallait passer tactiquement par lui pour vaincre Franco. En fait de "réalisme", le recours aux méthodes militaires traditionnelles, acceptées par l'extrême-gauche (POUM et CNT inclus) au nom de l'efficacité, se révélera presque toujours inefficace. Cinquante ans après, on le déplore encore. Mais l'Etat démocratique est aussi peu fait pour la lutte armée contre le fascisme que pour lui interdire l'accession pacifique au pouvoir. Il est normal qu'un Etat répugne à la guerre sociale, et craigne plus qu'il n'encourage toute fraternisation. Quand, en mars 37, à Guadalajara, les antifascistes s'adressent en tant que travailleurs aux soldats italiens envoyés par Mussolini, un groupe d'Italiens fait défection. Le fait restera exceptionnel.

De la bataille pour Madrid (mars 37) à la chute finale de la Catalogne (février 39), le cadavre de la révolution avortée s'est décomposé sur les champs de bataille. On peut parler de guerre en Espagne, non de révolution. Cette guerre finit par avoir pour première fonction de résoudre un problème capitaliste: constituer en Espagne un Etat légitime qui développe tant bien que mal son capital national tout en maîtrisant les masses populaires. En février 39, Benjamin Péret commente ainsi la consommation de la défaite:

"La classe ouvrière (..) ayant perdu de vue ses buts propres ne se reconnaît plus de raison urgente de se faire tuer pour la défense du clan bourgeois démocratique contre le clan fasciste, c'est-à-dire en fin de compte pour la défense du capital anglo-français contre l'impérialisme italo-allemand. La guerre civile est devenue de plus en plus une guerre impérialiste." (Clé, n2)

La même année, Bruno Rizzi écrit:

"Les vieilles démocraties jouent le rôle d'une politique antifasciste, pour ne pas réveiller le chat qui dort. Les prolétaires, il faut les tenir tranquilles (..) à tout moment, les vieilles démocraties donnent de l'antifascisme à manger aux classes ouvrières. C'était bien leur affaire, à ces démocraties, que l'Espagne soit devenue, en attendant, une véritable boucherie des prolétaires de toutes nationalités, cela afin d'apaiser les ardeurs révolutionnaires et de débiter les produits de leur industrie lourde (..) Une fois encore, les travailleurs du monde sont dupés, quand on les pousse à lutter contre le Fascisme et à la défense de l'URSS. C'était précisément le prolétariat la seule classe pouvant tenir tête au fascisme, mais il fallait un prolétariat dirigeant et non remorqué par la vieille carcasse capitaliste. A cet égard, les expériences de Chine et d'Espagne ne sont pas sujettes à équivoque, et d'autres encore plus dures sont en gestation." (L'URSS: collectivisme bureaucratique)

Il est incontestable que l'anti-franquisme avait une composition sociologique et une signification sociale fort différentes de son ennemi. Si la bourgeoisie était présente dans les deux camps, l'immense majorité des ouvriers et paysans pauvres appuyaient la République, tandis que les couches archaïques et réactionnaires (intérêts fonciers, petite propriété, clergé) s'alignaient derrière Franco. Cette polarisation de classe donne une allure progressiste à l'Etat républicain, mais ne livre pas le sens historique du conflit. Pas plus, par exemple, que le pourcentage d'ouvriers adhérant au SPD, à la SFIO ou au PCF n'épuise la question de la nature de ces partis. De tels faits sont réels, mais secondaires par rapport à la fonction sociale de ce qu'il s'agit de comprendre. Le parti à recrutement ouvrier contrôlant ou combattant tout débordement prolétarien, il amortit les contradictions de classe. L'armée républicaine comptait un grand nombre d'ouvriers, mais pour quoi, avec qui, et sous les ordres de qui se battaient-ils ? Poser la question, c'est y répondre... à moins de croire possible de lutter contre la bourgeoisie aux côtés de la bourgeoisie.

"La guerre civile est l'expression suprême de la lutte des classes." (Leur morale et la nôtre, 1938) L'affirmation de Trotsky est juste à condition d'ajouter que, des guerres dites de Religion aux convulsions irlandaises, libanaises ou africaines de notre temps, la guerre civile est aussi, et le plus souvent, la forme d'une lutte sociale impossible ou échouée, o des contradictions de classe incapables de s'affirmer comme telles éclatent en blocs idéologiques ou ethniques, éloignant davantage d'une émancipation humaine.