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le roman de nos origines
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"On ne transforme pas le terrain capitaliste en terrain prolétarien."

Octobre, n· 4, avril 1938.

 

L'essentiel de ce numéro est consacré à une synthèse du mouvement révolutionnaire moderne. Faire le point sur le passé, y compris le passé récent, jeter quelques sondes dans l'époque contemporaine pour en reconnaître des tendances de fond, est indispensable pour savoir qui et où nous sommes. On ne lira ici qu'un bilan, non le bilan synthétique complet qui ne serait possible qu'après la révolution mondiale. Chaque regroupement révolutionnaire ne peut faire le point qu'à partir de sa propre position, de sa formation et de son expérience particulières. Ni introspection de groupe, ni affirmation de principes et de mouvements généraux que nous prétendrions décrire dans leur totalité, ce texte se veut à la fois universel par son fond, par les aspirations et luttes dont il est le produit, et particulier, parce que ses auteurs ont participé en des lieux et circonstances précis au mouvement communiste mondial. Il serait faux, sinon mensonger, de croire et de faire croire en une totalisation absolue: nous-mêmes, ainsi que chaque groupe révolutionnaire, avons une position et une action relatives dans l'ensemble d'un mouvement social exprimé et influencé, mais non créé, par des efforts collectifs comme le nôtre .

Il est évident par exemple qu'un révolutionnaire venu de l'anarchisme aurait conçu autrement ce bilan. Son point d'arrivée serait proche, sa trajectoire différente. Mais, pas plus que nous, il n'aurait pu faire l'impasse sur Marx ou la gauche communiste.

D'autre part, nous n'avons pas parlé de tout ce que nous estimons important. Le critère essentiel a été de traiter de ce qui nous a formés, ce qui ne veut pas dire que la critique d'autres apports seulement mentionnés ou même passés sous silence soit négligeable. Pour la même raison, traiter de nos relations avec la Guerre sociale et de l'affaire Faurisson de façon allusive, aurait été inadmissible et absurde.

Au fond, le fil conducteur de ce texte est la relation entre le capitalisme et l'activité humaine, dans laquelle il puise son dynamisme sans jamais l'épuiser entièrement. Le mouvement prolétarien ne se fonde ni sur des états d'âme ni sur l'espoir que le capitalisme sera un jour vraiment insupportable. La révolte "à titre humain", universelle et non catégorielle, naît bien d'une limite du capital, manifestée entre autres dans les crises économiques, mais qui ne se réduit pas à elles. Ce n'est ni dans la misère absolue, ni dans la perte de sens de la vie que le capital trouve sa limite mais dans les difficultés qu'il éprouve à absorber l'énergie du travail vivant, du prolétaire. Si ces difficultés apparaissent avant tout dans l'organisation du travail, elles se font aussi sentir dans toute la vie du prolétaire et ce, d'autant plus que le capital a colonisé les conditions de reproduction de la vie.

C'est au moment de la mise en place de nouvelles formes d'absorption du travail par le capital -- au milieu du XIXe siècle, autour de 1914-1918, et à l'heure actuelle -- que devient possible la critique du fondement du capitalisme, et non de ses corollaires inévitables mais secondaires. Plus précisément, en de telles périodes, la critique peut remonter des effets (pauvreté, chômage, répression, etc. ) à leur cause: la dépossession mercantile et salariale .

Où va une société qui repose sur le travail et le rend impossible? Pour se mettre à l'abri des conséquences sociales de la crise (chômeurs instables), elle crée une anomalie, sinon une absurdité dans sa propre logique: elle donne un salaire ("social" et non "productif") sans contrepartie de travail, sorte d'assurance, un peu comme elle paie (mal} les invalides et les vieux. Le capital sape sa propre cohérence quand le non-travail rapporte -- moins que le travail -- mais de la même façon que lui. De même, le caractère collectif du travail ôte son sens à la rémunération de l'effort personnel. Le salaire individuel n'est plus qu'un instrument de division, alors qu'autrefois l'individualisation de la paie répondait à une réelle différence du travail fourni. Dans tout cela, comme dans l'automatisation, le travail salarié subsiste alors que le travail tout court devient non pas superflu mais inessentiel dans une bonne partie de la société et de la production. On est au stade décrit déjà par Marx où tout travailleur individuel participe à la production de valeur.

Les luttes d'OS, les contestations de l'espace extra-travail, les refus du travail, où la gauche et le gauchisme ne voient que des réactions, des effets de l'exploitation, contiennent quelque chose qui s'en prend à ce que dissoudront les révolutionnaires futurs, parce que ces mouvements butent (sans pouvoir le renverser) sur ce qui capitalise l'activité humaine.

La réduction de tout au minimum de temps nécessaire pour l'accomplir, l'accumulation de petits blocs de temps cristallisé, voilà la domination de la valeur. On consacre le temps le plus court à la production des choses, et par là à chaque acte de la vie. On produit donc des objets incorporant le moins de temps possible. La vie du prolétaire est soumise à cette recherche de productivité, au point qu'il l'intériorise partiellement. Le secret et la folie valorisatrices consistent en ce qu'on essaye ,toujours d'avoir le plus par le moins, un maximum à partir d'un minimum. Ce qui est impossible, mais semble accessible par le détour de la technique, incorporant un travail passé, accumulé, mis en valeur par un travail vivant aussi réduit que possible.

Que devient au passage celui qui assure ce travail vivant ? Il connaît dans sa vie l'expérience-limite de l'épuisement que le capital fait subir, dans d'autres conditions, à la terre. A l'usine comme au champ, l'obsession de la productivité se heurte à la même limitation: les conditions qu'elle doit réunir pour toujours abaisser le temps de travail socialement nécessaire à la production des biens se retournent contre elle. Quand on dit qu'en vingt ans, le rendement à l'hectare a doublé ou triplé, on oublie que cet accroissement suppose des matières premières et de l'énergie. Aux Etats-Unis, on a chiffré la relation entre l'énergie récoltée sous forme de grains, et celle apportée pour la produire. Le prix mis à part, "la valorisation de l'énergie investie n'était plus, en 1970, que les 3/4 de ce qu'elle était en 1945". (L'Année économique et sociale 1978, Le Monde, 1979, p. 158.}

Comme la chute de rentabilité industrielle, les rendements décroissants dans l'agriculture ne sont pas insurmontables. Mais la solution dépend du rapport de force social. Si la terre oppose sa seule inertie à la valorisation, les prolétaires en sont le moyen actif et le seuil critique. La crise de la valorisation, à la fois effet et cause de l'action-réaction prolétarienne, ouvre la possibilité de rupture avec une société reposant sur la recherche systématique de productivité.

Le capitalisme aussi se trouve dans une situation ouverte, qu'il rêve de combler par le biais de la technique. La machine automatique combine outils et programme. Mais le software reste séparé du hardware, le "logiciel" est distinct de la partie proprement mécanique et (re)programmable. Le robot est typique d'un monde où faire et apprendre, faire et diriger, sont maintenus comme réalités différentes. Le robot est un travailleur incorporant son chef. On n'a pas pu faire, malgré Taylor, de l'homme une machine, on ambitionne de faire de la machine un être vivant. Les spécialistes de la robotique versent sans cesse dans l'anthropomorphisme: tout à la fois "bras", "oeil", etc., le robot réunit corps et tête, muscles et intelligence. C'est l'esclave idéal dont on mesure les "degrés d'asservissement". On a baptisé Spartacus un projet de recherche, dont l'une des créatures est une machine pour tétraplégique. Le robot serait la prothèse d'un capital désincarné et débarrassé du surplus néfaste d'action humaine, réduisant l'être vivant à une pollution inévitable mais maîtrisée.

Notre tentative de synthèse s'achève sur la perspective (seulement possible) d'un bouleversement de portée aussi considérable que l'industrialisation de la première moitié du siècle dernier, ou que l'apparition du nouveau système de production au début du XXe. Il serait toutefois trompeur d'attendre que les prolétaires se révoltent simplement contre la marche en avant d'un système qui les écrase. Les grands mouvements sociaux n'ont pas de moteur, assimilable par exemple à la crise économique ou aux effets désastreux du progrès technique. Ils sont mis en branle par les contradictions d'un univers révélant ses failles, ses aberrations.

Rien ne garantit que le prolétariat mettra ces contradictions à profit pour jouer son propre jeu dans une crise qui s'avérera peut-être la transition vers une autre forme de production et de société capitalistes. Ce qui fonde notre action, c'est la double conviction de la profondeur des contradictions actuelles, et du manque d'adhésion manifestée, idéologique, des ouvriers au capital, telle que la gauche communiste la notait avant-guerre ou en 1944-1945. L'action de classe, c'est-à-dire les pratiques qui unissent les prolétaires, font avancer les choses dans les têtes, par des clivages durables entre les prolétaires et tout ce qui soutient le capitalisme. Mais cette expérience prolétarienne, n'est révolutionnaire que si elle s'engage sur des voies rompant avec les issues capitalistes.

Il ne suffit pas de constater que l'instauration de structures ouvrières permanentes de masse, sous la domination d'un capital apte à tout pénétrer et à faire d'un organe ouvrier durable un de ses relais, devient un obstacle à la révolution. Encore faut-il se demander pourquoi. La seule défense de la condition prolétarienne est aujourd'hui une impasse, une voie irréalisable, ou un parasyndicalisme. Il n'y a ni à dissoudre la défense des conditions de vie ouvrières dans une marée de "nouveaux mouvements sociaux", ni à en faire le pilier ou la tête de ces néoréformismes. La difficulté présente, en théorie et surtout en pratique, vient de ce qu'on ne peut plus se revendiquer de rien, c'est-à-dire de rien d'existant positivement en ce monde, pour le défendre, l'étendre, encore moins le transformer dans un sens progressiste, prolétarophile. C'est pour cela qu'un mouvement révolutionnaire, et donc ses regroupements communistes annonciateurs, ont tant de mal à émerger.

La révolution ne sera pas l'addition de mouvements luttant chacun au nom de sa spécificité, même en plaçant au premier plan un mouvement qui se voudrait ouvrier. Elle ne juxtaposera pas des comités de quartiers, des groupes de femmes, des cercles écologistes... même chapeautés par des conseils d'usine. Chaque composante ne s'occupera pas d'abord de sa condition, elle se fondra dans un ensemble, qui ne changera pas l'école, l'usine, la relation homme-femme, mais changera ce qui est à la racine de tout, les rapports d'argent et de salaire, et bouleversera ainsi les secteurs dont le capital a entretenu ou créé la spécialisation.

On n'a pas tort d'affirmer l'expansion mondiale de la classe salariale (S. Rubak, Classes laborieuses et révolution, Spartacus, 1979). Mais cet élargissement s'accompagne d'une polarisation autour de deux situations extrêmes qui se révèlent l'une et l'autre un piège. Les ouvriers des pays développés (et récemment en Pologne: cf. notre article du n· 1 de La Banquise) se reconnaissent encore trop dans une identité ouvrière à la fois archaique et capitaliste. Et la grève la plus dure et la plus longue depuis 1945 en France fut celle du Parisien Libéré (1975-1977), à la fois capitaliste par son objectif de maintien d'un tel journal, syndicale par son contrôle presque total par la CGT qui en fit une vitrine de sa capacité d'action, et pourtant radicale par ses méthodes (prise de pouvoir dans le journal, éditions pirates, "rodéos" contre les jaunes, etc.).

A l'autre bout, dans le tiers monde, la prolétarisation est souvent un moment, elle n'unifie pas autour d'une condition commune. L'absence fréquente d'identité ouvrière va alors de pair avec un manque de conscience et de pratique prolétariennes. Alors que les ouvriers des pays développés s'efforcent d'échapper à la prolétarisation en s'enfermant dans leur emploi, sinon dans leur métier s'ils ont une qualification, ceux du tiers monde tentent d'échapper au statut prolétaire en en faisant une phase provisoire de leur existence.

Ce ne sont jamais la répression ou la "pulvérisation du prolétariat" qui ont raison des révolutionnaires, mais leur faiblesse à comprendre ce qui se passe et à s'y situer. L'une des principales causes de faiblesse des noyaux radicaux actuels, qui les pousse dans le meilleur des cas à la fuite en avant activiste, théoricienne ou autre, est notre difficulté générale à appréhender les formes de l'expérience prolétarienne aujourd'hui, que nous saisissons moins bien que le contexte capitaliste qui s'efforce de les englober.

Cette auto-compréhension d'un mouvement social reste nécessairement partielle. Nous ne verrons qu'un fragment de ce mouvement, pris sous un angle particulier. Nous parlerons surtout de la France. Non pas parce qu'elle aurait été le centre d'une dynamique mais parce que nous sommes contraints de parler de ce que nous connaissons le mieux, le communisme n'ayant pas été assez fort pour atteindre des dimensions internationales, sauf en de brefs moments vite suivis d'un rétrécissement des perspectives aux cadres nationaux.